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Le Malade Imaginaire Acte III scène 10



TOINETTE, en médecin, ARGAN, BÉRALDE


TOINETTE

Je suis médecin passager, qui vais de ville en ville, de province en province, de royaume en royaume, pour chercher d'illustres matières à ma capacité, pour trouver des malades dignes de m'occuper, capables d'exercer les grands et beaux secrets que j'ai trouvés dans la médecine. Je dédaigne de m'amuser à ce menus fatras de maladies ordinaires, à ces bagatelles de rhumatismes et de fluxions, à ces fièvrotes, à ces vapeurs et à ces migraines. Je veux des maladies d'importance, de bonnes fièvres continues, avec des transports au cerveau, de bonnes fièvres pourprées, de bonnes pestes, de bonnes hydropisies formées, de bonnes pleurésies avec des inflammations de poitrine: c'est là que je me plais, c'est là que je triomphe; et je voudrais, monsieur, que vous eussiez toutes les maladies que je viens de dire, que vous fussiez abandonné de tous les médecins, désespéré, à l'agonie, pour vous montrer l'excellence de mes remèdes et l'envie que j'aurais de vous rendre service.

ARGAN
Je vous suis obligé, monsieur, des bontés que vous avez pour moi.I 

TOINETTE
Donnez-moi votre pouls. Allons donc, que l'on batte comme il faut. Ah! je vous ferai bien aller comme vous devez. Ouais! ce pouls-là fait l'impertinent; je vois bien que vous ne me connaissez pas encore. Qui est votre médecin?

ARGAN
Monsieur Purgon.

TOINETTE
Cet homme-là n'est point écrit sur mes tablettes entre les grands médecins. De quoi dit-il que vous êtes malade?

ARGAN
Il dit que c'est du foie, et d'autres disent que c'est de la rate.

TOINETTE
Ce sont tous des ignorants. C'est du poumon que vous êtes malade.

ARGAN
Du poumon?

TOINETTE
Oui. Que sentez-vous?

ARGAN
Je sens de temps en temps des douleurs de tête.

TOINETTE
Justement, le poumon.

ARGAN
Il me semble parfois que j'ai un voile devant les yeux.

TOINETTE
Le poumon.

ARGAN
J'ai quelquefois des maux de coeur.

TOINETTE
Le poumon.

ARGAN
Je sens parfois des lassitudes par tous les membres.

TOINETTE
Le poumon.

ARGAN
Et quelquefois il me prend des douleurs dans le ventre, comme si c'étaient des coliques.

TOINETTE
Le poumon. Vous avez appétit à ce que vous mangez?

ARGAN
Oui, monsieur.

TOINETTE
Le poumon. Vous aimez à boire un peu de vin.

ARGAN
Oui, monsieur.

TOINETTE
Le poumon. Il vous prend un petit sommeil après le repas, et vous êtes bien aise de dormir?

ARGAN
Oui, monsieur.

TOINETTE
Le poumon, le poumon, vous dis-je. II


Introduction

Présentation de l’auteur et de l’oeuvre : reprendre les introductions précédentes.

Présentation de l’extrait :

A la fin du Malade imaginaire, Argan est toujours trompé par ses médecins. Pour le détourner de son hypocondrie et de son projet de marier sa fille à un médecin, Toinette a décidé de prendre les choses en mains et s’est adjoint l’aide de Béralde. Ce dernier a réussi à déclencher l’hostilité de l’apothicaire, M. Fleurant, et du médecin M. Purgon. Argan n’a plus personne pour répondre à ses angoisses de malade imaginaire. C’est alors que Toinette entre en scène, déguisée en médecin, dans le but de lui faire prendre conscience de sa crédulité. 


Problématique :


En quoi ce déguisement permet-il à Molière de faire la satire des pratiques des médecins de son siècle ?


Mouvements :


I Autoportrait d’un médecin charlatan

II Une parodie de consultation



Analyse linéaire 

AVERTISSEMENT : cette analyse linéaire est présentée sous forme de notes. Attention, à l’oral, vous devez relier les remarques entre elles, ne pas les juxtaposer comme une liste. Inspirez-vous des Explications Linéaires 1 et 2 qui elles sont rédigées.

1er mouvement 

TOINETTE

Je suis médecin passager, qui vais de ville en ville, de province en province, de royaume en royaume, pour chercher d'illustres matières à ma capacité, pour trouver des malades dignes de m'occuper, capables d'exercer les grands et beaux secrets que j'ai trouvés dans la médecine. Je dédaigne de m'amuser à ce menus fatras de maladies ordinaires, à ces bagatelles de rhumatismes et de fluxions, à ces fièvrotes, à ces vapeurs et à ces migraines. Je veux des maladies d'importance, de bonnes fièvres continues, avec des transports au cerveau, de bonnes fièvres pourprées, de bonnes pestes, de bonnes hydropisies formées, de bonnes pleurésies avec des inflammations de poitrine : c'est là que je me plais, c'est là que je triomphe; et je voudrais, monsieur, que vous eussiez toutes les maladies que je viens de dire, que vous fussiez abandonné de tous les médecins, désespéré, à l'agonie, pour vous montrer l'excellence de mes remèdes et l'envie que j'aurais de vous rendre service.

ARGAN
Je vous suis obligé, monsieur, des bontés que vous avez pour moi.


La tirade de Toinette déguisée en médecin repose sur l’inversion du rapport attendu entre le médecin et le malade. Il ne cherche pas à guérir les malades mais recherche des maladies à la hauteur de son art.

Tout au long de la tirade, le médecin parle de lui et se met au 1er plan : inflation des marques de 1ère personne.

« médecin passager », « de ville en ville », « de royaume en royaume » : champ lexical du voyage, présentation burlesque du médecin comparé à un marchand ambulant ou un saltimbanque. Effet comique.

Ce médecin caricatural présente un ego surdimensionné au moyen de nombreux procédés d’amplification 

- la gradation  ternaire : « de ville en ville, de royaume en royaume, de province en province ».  

- Un lexique valorisant et hyperbolique par lequel le médecin présente sa pratique comme un art supérieur, qui se distingue de la médecine ordinaire.

« illustres matières » « malades dignes », « grands et beaux secrets », 

vs lexique dévalorisant : « dédaigne de m'amuser », « menus fatras », « maladies ordinaires », « bagatelles de rhumatismes et de fluxions », « fièvrotes », « vapeurs », « migraines ». 

Elite de la médecine/ mépris envers les médecins ordinaires, les maladies quotidiennes (qui sont les maladies bien réelles !).

« des maladies d'importance », « de bonnes fièvres continues », « de bonnes fièvres pourprées », « de bonnes pestes », « de bonnes hydropisies », « de bonnes pleurésies »,  « des inflammations de poitrine ».

Répétition de l’adjectif mélioratif « bonnes », oxymore dans l’association de l’adj. « bonne » aux maladies les plus atroce.

Eloge paradoxal de la maladie et caractère absurde du médecin qui n’a pas pour vocation des soigner ses malades, mais leur souhaite les pires maux.

+ énumération de termes savants que seul le médecin maitrise : satire du médecin qui trouve du plaisir dans les discours, qui se gargarise de mots.

« c'est là que je me plais, c'est là que je triomphe »

Parallélisme de construction avec la répétition de la forme emphatique « c’est là que je ». Expression de l’orgueil et de la cruauté du médecin qui se complait devant la souffrance de ses malades. 

Le médecin incarné par T n’a pas pour objectif de soigner le malade mais de prouver sa grandeur : CC de but « pour chercher d'illustres matières à ma capacité ». + « je voudrais que vous eussiez toutes les maladies que je viens de dire » : verbe vouloir suivi du subjonctif de souhait. Affirmation paradoxale du médecin qui souhaite à son patient d’être malade. 

« abandonné de tous les médecins, désespéré, à l'agonie » : gradation ascendante. Souhaite aussi la souffrance morale et la mort à son malade. Effet comique, car ces imprécations rappellent celles d’Argan s’en prenant à Molière. (Acte III, scène 3).

« pour vous montrer l'excellence de mes remèdes et l'envie que j'aurais de vous rendre service ». La tirade s’achève par un CC de but : l’objectif du médecin est de briller. 

Si Argan n’était pas un fanatique de la médecine, il aurait dû se rendre compte qu’il avait affaire à un charlatan. Mais dans sa réplique, le mot « bonté » contraste avec les tous les malheurs que Toinette vient de lui souhaiter. Crédulité, aveuglement. Effet comique. 


Transition : le déguisement de T permet à Molière de faire la satire des médecins, de mettre en évidence leur  malhonnêteté, leur orgueil démesuré et leur cruauté.


2ème mouvement 

TOINETTE
Donnez-moi votre pouls. Allons donc, que l'on batte comme il faut. Ah! je vous ferai bien aller comme vous devez. Ouais! ce pouls-là fait l'impertinent; je vois bien que vous ne me connaissez pas encore. Qui est votre médecin?

ARGAN
Monsieur Purgon.

TOINETTE
Cet homme-là n'est point écrit sur mes tablettes entre les grands médecins. 

Toinette enchaine par une parodie d’auscultation qui débute de manière traditionnelle par la prise du pouls. 

Série de phrases injonctives qui caricaturent l’autorité médicale : « donnez-moi », « Allons donc, que l’on batte », « je vous ferai bien aller comme vous devez ». 

Ponctuée par des interjections comiques : « ouais », « « ahy » + personnification « ce pouls-là fait l’impertinent » : ridicule. Déguisement grossier : le spectateur entend Toinette derrière le faux médecin, seul Argan est dupe !

Se met en avant : emploi de la 1ère personne. 

Se distingue des autres médecins :

Opposition entre « cet homme-là »/ « ignorants » : déterminant démonstratif (« cet ») et adjectif péjoratifs. 

Et lui : « mes tablettes », « entre les grands médecins ». 

Critique de Molière : sentiment de supériorité du médecin qui se pose comme appartenant à l’élite. On peut imaginer le jeu théâtral de Toinette sortant son carnet et vérifiant sa liste d’une mine dubitative. 


De quoi dit-il que vous êtes malade?

ARGAN
Il dit que c'est du foie, et d'autres disent que c'est de la rate.

TOINETTE
Ce sont tous des ignorants. C'est du poumon que vous êtes malade.

Répétition du verbe « dire » + renforcement par la phrase emphatique, avec le présentatif « c’est...que ». Imitation burlesque d’une dispute médicale entre Toinette et les autres médecins. Critique de Molière : les médecins font des discours, ont des idées toutes faites et délivrent un diagnostic avant tout examen médical ! On peut imaginer le ton autoritaire de Toinette soulignant « tous des ignorants ». ET « c’est du poumon »


ARGAN
Du poumon?

TOINETTE
Oui. Que sentez-vous?

ARGAN
Je sens de temps en temps des douleurs de tête.

TOINETTE
Justement, le poumon.

ARGAN
Il me semble parfois que j'ai un voile devant les yeux.

TOINETTE
Le poumon.

ARGAN
J'ai quelquefois des maux de coeur.

TOINETTE
Le poumon.

ARGAN
Je sens parfois des lassitudes par tous les membres.

TOINETTE
Le poumon.

ARGAN
Et quelquefois il me prend des douleurs dans le ventre, comme si c'étaient des coliques.


Parodie d’interrogatoire : phrase interrogative « que sentez-vous ? »

Réponse d’Argan ponctuée d’adverbes et locutions adverbiales :  « de temps en temps », « quelquefois » (2x), « parfois » (2x), « comme si » qui marquent toutes l’incertitude. On peut imaginer Argan qui s’interrompt, cherche dans sa tête….Effet comique : malade imaginaire. Imagine des symptômes de maladies dont il ne souffre pas. + réponses vagues : « douleurs de tête », « voile devant les yeux », « maux de coeur », « lassitudes ». Effort d’Argan pour se présenter en grand malade, digne d’être soigné par l’illustre médecin Toinette !

Enfin, Argan fait la revue de ses organes, de la tête (lieu de l’imagination) au ventre (lieu de ses symptômes permanents). La fin de l’interrogatoire le ramène à ses coliques !

La réponse de Toinette : « le poumon » est d’autant plus comique. Comique de répétition, bien sûr, mais aussi de situation. Argan joue à être malade et Toinette à être médecin. La comédie autorise toutes les absurdités, d’où la répétition du diagnostic absurde : « le poumon », « le poumon ». 

On peut imaginer le jeu entre les deux personnages : Argan, fier de se trouver des symptômes et Toinette répétant sur un ton triomphant : « le poumon ».


TOINETTE
Le poumon. Vous avez appétit à ce que vous mangez ?

ARGAN
Oui, monsieur.

TOINETTE
Le poumon. Vous aimez à boire un peu de vin ?

ARGAN
Oui, monsieur.

TOINETTE
Le poumon. Il vous prend un petit sommeil après le repas, et vous êtes bien aise de dormir?

ARGAN
Oui, monsieur.

TOINETTE
Le poumon, le poumon, vous dis-je.

L’interrogatoire se poursuit de manière comique. 

Séries de phrases interrogatives qui décrivent les habitudes d’Argan : mange de bon appétit, boit du vin, fait la sieste après le repas, dort bien. Série de verbes qui décrivent sa bonne santé. 

Comique de répétition « oui, monsieur ». On imagine Argan admiratif devant ce grand médecin qui devine ses habitudes. 

Et surtout, comique de situation car le spectateur est informé du déguisement de T et perçoit l’ironie de  la servante qui connaît bien les habitudes de son maître en même temps que la naïveté d’Argan pris au piège. 


Eléments pour la conclusion

  • Répondre à la problématique en deux temps correspondant aux 2 mouvements :

Le déguisement de T permet à Molière de faire la satire de la médecine :

1. Caricature d’un médecin satisfait de lui-même, pédant et à la recherche de la gloire, sans aucune empathie pour le malade. 

2. Dénonciation de l’absurdité des diagnostics médicaux qui ne reposent sur aucune démarche scientifique ou rationnelle. 

  • Ouverture : 

On peut ouvrir sur la suite de la scène : Toinette passe aux prescriptions. Pousse l’absurdité jusqu’à prescrire à Argan l’éborgnement et l’amputation. Effet : effrayer à Argan qui va enfin revenir à la raison en s’opposant au médecin, donc en sortant de l’illusion du médecin tout-puissant. 

Autre proposition : montrer que cette scène complète la satire des médecins dans Le Malade imaginaire déjà présentée, acte II, scène 5 (présentation de Thomas Diafoirus) et acte III, scène 5 (colère de M. Purgon). Remarque : dans cette dernière scène, le médecin est démasqué, puisque dès que son autorité est mise en cause, il abandonne le malade à ses maux, ce qui montre bien son hypocrisie.


Rappel : l’adjectif « hypocrite » est d’origine grecque. Il renvoie au jeu des acteurs sur scènes, donc à la comédie.