Le Malade imaginaire acte III scène 5
Illustre dramaturge de l’époque classique, comédien, metteur en scène et chef de troupe, Molière, de son vrai nom Jean-Baptiste Poquelin, a marqué le XVIIème siècle par de nombreux chefs d’oeuvre. Sous la protection de Louis XIV, il a écrit et mis en scène des pièces restées célèbres comme Les précieuses ridicules, Tartuffe, Dom Juan ou Le Bourgeois gentilhomme. Il a développé l’esthétique de la comédie, en raffinant l’écriture, tout en conservant la verve comique héritée de la farce et de la commedia dell arte. Ses nombreux chefs d’oeuvres sont encore joués aujourd’hui et attirent toujours le public en raison de leur puissance comique, de leur portée critique et de personnages fascinants, dominés par leurs manies jusqu’au ridicule et incarnant les défauts humains.
…..et œuvre
Dans Le Malade imaginaire, la dernière comédie-ballet créée en collaboration avec le jeune compositeur Marc-Antoine Charpentier, Molière campe Argan, un vieil hypocondriaque, décidé à marier sa fille Angélique avec un médecin, alors qu’elle est amoureuse de Cléante.
Présentation scène
Entré en scène à la fin de l’acte II, Béralde, le frère d’Argan, fait ici figure de contrepoint d’Argan. Il incarne l’homme raisonnable, mesuré qui veut le tirer de ses extravagances médicales en lui offrant le divertissement des Mores (2ème intermède). Au début de l’acte III, Toinette, la servante rusée, sollicite son aide pour éviter à sa nièce un mariage forcé. Il a pour charge de raisonner son frère, « le malade imaginaire ». Dans la scène que nous étudions, un dialogue entre Béralde et Argan, deux points de vue s’opposent : celui du sage (Béralde) et du fou (Argan). A travers le personnage de Béralde, on devine les vues de Molière sur la médecine.
LECTURE
Pour raisonner son frère, Béralde lui propose de le mener voir une pièce de Molière sur les médecins… Il s’agit donc d’une mise en abyme destinée à éclairer la pièce.
Problématique possible : en quoi cette scène révèle-t-elle les enjeux de l'œuvre ?
2 mouvements :
L.1 à 9 (du début à « voir sur ce chapitre quelqu’une des comédies de Molière » : points de vue divergents sur les médecins
L.10 (à partir de : « c’est un bon impertinent que votre Molière ») à la fin : dispute autour de Molière et de ses comédies
1er mouvement : points de vue divergents sur les médecins et la médecine
Béralde et Argan se disputent, dans un premier temps, sur les médecins.
| « Béralde.- Dans les discours, et dans les choses, ce sont deux sortes de personnes que vos grands médecins. Entendez-les parler, les plus habiles gens du monde ; voyez-les faire, les plus ignorants de tous les hommes. » |
La distinction entre les « discours »/ « choses » oppose la théorie des médecins, leurs savoirs qui reposent sur l’héritage antique appris dans les facultés et leur pratique, totalement inefficace. L’opposition mise en évidence par de nombreuses figures :
- le parallélisme : entendez-les parler/ voyez les faire,
- les superlatifs « les plus habiles » / « les plus ignorants ».
- l’antithèse « habiles »/ « ignorants ».
De plus, on peut remarquer la connotation péjorative de l’adjectif « habile » qui évoque la capacité des médecins charlatans à manipuler.
| Argan.- Hoy ! Vous êtes un grand docteur, à ce que je vois, et je voudrais bien qu’il y eût ici quelqu’un de 1 ces messieurs pour rembarrer vos raisonnements, et rabaisser votre caquet2. |
On peut relever l’interjection « hoy », l’expression ironique « à ce que je vois », le vocabulaire péjoratif : « rembarrer », « caquet ». Argan emploie un langage familier qui tranche avec le vocabulaire soutenu employé par B, ce qui traduit son agacement set a volonté de dévaluer le discours de Béralde.
L’adresse à son frère « vous êtes un grand docteur » est fortement teintée d’ironie. Il l’accuse d'orgueil. Ce sont des attaques ad hominem, c'est-à-dire qui visent à discréditer Béralde en s’en prennent à sa personnalité. Le souhait formulé au conditionnel « je voudrais bien qu’il y eût » montre qu’Argan est à court d’arguments dans sa défense des médecins. Il en appelle à l’autorité des mêmes médecins pour contrecarrer les arguments de Béralde.
| Béralde.- Moi, mon frère, je ne prends point à tâche3 de combattre la médecine, et chacun à ses périls et fortune4, peut croire tout ce qu’il lui plaît. Ce que j’en dis n’est qu’entre nous, et j’aurais souhaité de pouvoir un peu vous tirer de l’erreur où vous êtes et, pour vous divertir, vous mener voir sur ce chapitre5 quelqu’une des comédies de Molière. |
Les marques de subjectivité : « Moi », « je » traduisent l’humilité de Béralde qui affirme que son discours n’est que l’expression d’une opinion personnelle, dans une volonté d’apaiser son frère. Il montre ainsi son ouverture d’esprit, en affirmant qu’il n’impose son opinion à personne : « chacun peut croire tout ce qu’il lui plaît ». Il l’avertit néanmoins des risques qu’il prend sur sa santé, en employant de nouveau un vocabulaire soutenu et appartenant au genre de la tragédie « périls », « fortune ». Le verbe « croire » indique que la médecine est pour lui une croyance et non une science. Enfin, au souhait d’Argan de voir un médecin sur la scène « rembarrer ses raisonnements », il émet lui le souhait de mener son frère « voir une comédie de Molière » pour le « divertir » et le « tirer de l’erreur ».
CONCLUSION 1er mouvement/ TRANSITION
Dans ce début de mise en abyme, c’est le principe esthétique du théâtre de Molière qui s’exprime : « éduquer par le rire ». Molière fait de Beralde son porte parole : la comédie doit non seulement constituer un spectacle plaisant pour le spectateur mais aussi lui apporter permettre de réfléchir sur les défauts de l’être humain et de la société.
2nd
mouvement : dispute autour de Molière
| Argan.- C’est un bon impertinent que votre Molière avec ses comédies, et je le trouve bien plaisant d’aller jouer d’honnêtes gens comme les médecins. |
Le nom de Molière attise aussitôt la colère d’Argan qui se répand en insultes à l’égard du dramaturge. L’expression oxymorique « Un bon impertinent » et l’antiphrase « bien plaisant » expriment son ironie.
« Aller jouer d’honnêtes gens comme les médecins. » Remise en cause du théâtre de Molière à travers le double sens du verbe jouer : jouer la comédie et se moquer (dimension satirique des pièces de Molière). Molière fait endosser à Argan le rôle des adversaires.
| Béralde.- Ce ne sont point les médecins qu’il joue, mais le ridicule de la médecine. |
Réponse habituelle de Molière : met en évidence l’opposition entre se moquer des médecins et se moquer de leur ridicule grâce au présentatif « ce ne sont point les médecins que » et la conjonction de coordination « mais ». M ne s’attaque pas aux personnes elles-mêmes (les médecins) mais à leur ridicule, c’est à dire à leur caractère excessif et à leur hypocrisie.
| Argan.- C’est bien à lui à faire6 de se mêler de contrôler la médecine ; voilà un bon nigaud7, un bon impertinent, de se moquer des consultations et des ordonnances, de s’attaquer au corps des médecins, et d’aller mettre sur son théâtre des personnes vénérables comme ces Messieurs-là. |
La colère d’Argan enfle comme le suggèrent plusieurs figures d’amplification : la forme emphatique : « c’est bien à lui de... », « voilà un bon nigaud », la répétition : « un bon nigaud », « un bon impertinent » et l’énumération des verbes du champ lexical du combat « se moquer », « s’attaquer », « mettre sur son théâtre ».
L’adjectif « vénérables », qui signifie « dignes d’être vénérées » traduit l’idolâtrie d’Argan pour les médecins, accentuée par le complément de comparaison « comme ces Messieurs-là ».
| Béralde.- Que voulez-vous qu’il y mette, que les diverses professions des hommes ? On y met bien tous les jours les princes et les rois, qui sont d’aussi bonne maison que les médecins.8 |
Béralde reprend les mots de son frère « que voulez-vous qu’il y mette », exprimant ainsi son incompréhension face au déchainement de violence de son frère. Il prend encore la défense du théâtre de Molière qui est une peinture de la société : le théâtre représente « les diverses professions des hommes ». L’emploi du pronom « On » à valeur d’indéfini, indique qu’il ne s’agit plus seulement de Molière mais des dramaturges en général. Le GN « les princes et les rois » vise à répondre au ridicule de l’attaque d’Argan qui veut faire des médecins des personnes sacrées, que le théâtre ne devrait pas mettre en scène. Si on peut mettre en scène des rois, alors on peut mettre en scène les médecins. Béralde défend ainsi la liberté du théâtre chère à Molière d’aborder tous les sujets.
Mais les rois et les princes sont des personnages de tragédie. C’est donc une manière habile de mettre sur un pied d’égalité comédie et tragédie.
| ARGAN.- Par la mort non de diable9, si j’étais que des médecins je me vengerais de son impertinence, et quand il sera malade, je le laisserais mourir sans secours. Il aurait beau faire et beau dire, je ne lui ordonnerais pas la moindre petite saignée, le moindre petit lavement ; et je lui dirais : « crève, crève, cela t’apprendra une autre fois à te jouer à10 la Faculté ». |
Cette réplique est extraordinairement violente.
La subordonnée de condition « si j’étais que des médecins » est suivie d’une énumération de verbes au conditionnel : « je me vengerais, je le laisserais mourir, je ne lui ordonnerais pas la petite moindre saignée, le moindre petit lavement, je lui dirais : « crève, crève ». Ce sont autant d’actions qui soulignent la malveillance de médecins dont Argan prétend défendre l’honnêteté, ce qui constitue une défense bien paradoxale, irrationnelle car complètement fanatique. La cruauté du médecin incarné par Argan ici est
renforcée par les tournures négatives et les répétitions « pas la moindre » et l’emploi du verbe « crever », qui signifie « mourir de mort violente ».
L’effet est d’autant plus saisissant pour le spectateur qui connaît les conditions de la mort de Molière.
Conclusion :
Cette scène donne les clés de lecture de la pièce. Si Argan fait ici figure de ridicule, son frère incarnerait la voix de Molière, celle de la mesure, de la rationalité, de l’honnête homme, qui défendrait ses propres comédies dans une mise en abyme audacieuse.
Pour les lecteurs et les spectateurs, qui connaissent les conditions de la mort de Molière après la 4ème représentation du Malade imaginaire, elle se double d’une tonalité tragique.